vendredi 6 avril 2012

Photostatic n°9 - Mentally Ravaged

Today, Peur Bleue is delighted to invite Julien Lafond-Laumond, co-founder of the blog Des Chibres & Des Lettres "amateur de musiques pointues et de phénomènes farfelus", and Clinical Psychologist for disabled and mentally ill persons. From its very personal approach, he offers us a brilliant series of articles on the ghostliness in music. What would be a better place to talk about that?

Du fantomatique dans la musique: la terreur des musiques enregistrées (1/3)
Of Ghostliness In Music: the terror of recorded music (1/3)

L'histoire de la musique est à peu près aussi vieille que celle de l'humanité. Pendant la majeure partie de son évolution, elle s'est caractérisée par son absence de matérialité et sa dimension événementielle : pas de musique sans quelqu'un pour la jouer devant moi. La musique, c'est alors l'éphémère, l'art qui ne trouve à se loger que dans l'insaisissable présent – à peine attrapée que déjà envolée. Ce n'est que très récemment que son expression et sa diffusion ont été bouleversées. Avec la naissance de l'enregistrement, le rapport à la musique a changé de référentiel. Plus besoin qu'il y ait un autre réel pour qu'elle existe, un simple installation machinique suffisait. Le progrès scientifique était bluffant, mais d'un point de vue sémantique, cela avait quelque chose d'étrange. Ce qu'a permis l'enregistrement, c'est en fait de rendre présente la voix absente. Ce n'est pas rien. Au bout du compte, cela signifiait que les morts pouvaient chanter.
Music history is almost as old as humanity. During a very significant part of its evolution, music was qualified by its lack of materiality and its factual dimension: no music without someone playing it in front of me. Music is ephemeral, as the art form that only occurs in an elusive present - barely caught it is suddenly soaring in the air. It is only recently that both its expression and distribution have been disrupted. With the first appearance of sound recording, our interaction with music has changed its referential basis. Needless to have another real to exist, as a mere mechanical installation was enough from then on. Scientific progress was thrilling, but from a semantical perspective, it was somewhat eerie. These sound recording technics have wiped the voice out - which is sizeable. In other words, it meant that dead people could sing.

Tout fin chasseur de fantômes le sait : les esprits sont toujours au fait des avancées technologiques. Impossible de nier par exemple la relation inquiétante qu'ont nourri des générations de consommateurs avec leur répondeur téléphonique ou les sautes de leur télévision. À mi-chemin entre présent impossible à quitter et au-delà inatteignable, le fantôme arrive à trouver dans les nouveaux objets de communication des moyens privilégiés de se manifester. Ce n'est pas du tout un hasard. Le progrès n'a en effet pas cessé de bousculer l'homme dans une de ses intuitions premières : la présence, c'est l'ici et maintenant. La science a ainsi inventé et défini d'innombrables façons inédites pour l'autre d' « être là », révolutions qui, pour le sujet ancien, pouvaient s'avérer inquiétantes.
Any experienced ghost hunter knows it: spirits are always aware about technological progress. Impossible to deny here the worrying relationship between generations of consumers and their voice box and their TV jumps. Halfway from the impossible present and the unattainable beyond, ghosts find out comfortable ways to appear through the new artifacts of communication. It’s not a coincidence at all. Progress has always hustled humanity in one of its prior intuitions: the presence, it’s now and here. It is how science has invented and defined countless innovative ways for the other one to “be there” that was both revolutionary and scaring for the old subject.

Je vous invite à écouter le tout premier enregistrement sonore où l'on peut reconnaitre une voix humaine. Il a été réalisé en 1860 par Édouard-Léon Scott de Martinville, qui y chante « Au clair de la lune ». Scott de Martinville invente et brevète au passage le phonautographe, 17 ans avant le phonographe d'Edison. Seul problème : le phonautographe enregistre le son mais ne peut pas le restituer. Et ce recueil papier de vibrations acoustiques n'a pu être retraduit qu'en mai 2010. En 2010, donc, nous avons pu écouter pour la première fois cet enregistrement qui surgit d'un passé extrêmement nébuleux, et la sensation est intense : ce passé qui fait retour ressemble bel et bien à l'au-delà. Et si cet effet se produit en nous aujourd'hui, difficile d'imaginer à quel point l'auditeur d'il y a 100 ans a pu être perturbé.
I invite you to hear the first sound recording of history. It has been designed in 1860 by Édouard-Léon Scott de Martinville, who sang “Au clair de la lune”. Scott de Martinville invents and trademarks the phonautograph, seventeen years before Edison’s phonograph. Only problem: phonautograph records sounds but cannot diffuse them. This is why this paper piece of acoustic vibrations has been only transcribed in 2000. We were able to listen this recording emerging from an extremely nebulous past. The sensation is intense: this flashback sounds quite like the beyond. If we feel it in that way today, you can imagine how perturbing that was for the listener a century ago.

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