mercredi 11 avril 2012

Photostatic n°9 - Manacled

Du fantomatique dans la musique: manifeste pour une musique spirite (2/3)
Of Ghostliness In Music: Manifesto For A Spiritualist Music (2/3)


Parmi les quelques livres de spiritisme que je possède, une description fait consensus. Les esprits, dans leur rapport à notre monde, vont et viennent dans un entre-deux qui n'est ni la présence, ni l'absence. Cet entre-deux fluctuant s'exprime par un double-processus de matérialisation-dématérialisation. Le spectral, c'est à la fois l'apparition imparfaite et la forme dégradée, c'est ce qui tend à être du réel mais n'y arrive jamais, bloqué dans une représentation altérée et/ou éphémère.
Amidst the few spiritualist books I own, a description is commonly admitted: the spirits, in their relationship to our world, are back and forth through an interval that is neither the presence nor the absence. This fluctuating interval is expressed by a double process of materialisation/dematerialisation. The spectral is both an imperfect apparition and a damaged form; this is what tends to be real but never gets it, stuck into a affected and/or ephemeral representation.

Sous cet angle, on voit bien où peuvent se construire les ponts entre théorie musicale et spiritisme. Il suffit pour le créateur ou l'auditeur de considérer la musique enregistrée non pas comme une banalité culturelle, mais comme un moyen de matérialiser l'absent : resignifier les distances géographiques, réévoquer les fractures du temps, souligner avec plus d'insistance les dégradations et modifications de matières. En un mot, restaurer à la musique enregistrée son étrangeté première, son caractère contre-intuitif et potentiellement inquiétant.
From this angle, one can see how the bridges between musical theory and spiritualism can be conceived. The creator or the listener just has to considerate recorded music, not as a cultural commonplace, but as a way to materialise the absent: reformulating geographical distances; bringing back on time rupture; stressing material damages and changes with more emphasis. I sum, let's go back to recorded music with its basic strangeness, its conter-intuitive and worrying feature.

Nous fonctionnons aujourd'hui dans une fusion totale avec elle. Zéro distance, c’est la révolution du sujet capitaliste: les objets ne sont plus différenciés de nous, ne sont plus en notre possession, ils font complètement partie de nous, ils sont nous. Avec la numérisation de la musique, les phénomènes conjoints de miniaturisations des objets et de maximisation de capacités de mémoire, avec également l’avènement de la gratuité « de fait », la musique est devenue avant tout une expérience narcissique, quasi-amniotique, où le consommateur baigne dans son propre plaisir avec une musique qu’il fait sienne.
We are operating in a total fusion with recorded music nowadays. No distance: it is the revolution of the capitalist subject. Objects are no longer distinct from us, no longer in our possession; they are completely part of us, they are us. With phenomenons such as the digitisation of music, the miniaturization of the objects, the maximization of memory capacity and the de facto advent of free music, music became mainly an narcissistic experience, almost amniotic, in which the consumer is immersed within his own pleasure vis-à-vis a music that he monopolized.

Si je milite pour une musique spectrale, en proie aux esprits, c'est pour renouer avec une altérité profonde, radicale, où le sujet est à la fois fasciné et oppressé par l'« ailleurs » qui lui est donné à entendre. Cette musique existe déjà, par-ci par là. Elle n'est pas exactement la musique hantologique telle que la définit Simon Reynolds, pour qui il s'agit plus de faire affleurer l'inconscient culturel en nous. La musique spirite serait plutôt celle qui s'intéresserait avant tout aux phénomènes de surgissements incomplets, d'apparitions manquantes, de résurgences hors-propos. L'échantillonnage et le sampling peuvent en être des outils, à condition qu'on leur enlève toute tentative de se montrer « entre trompe-l'œil ». Ici la clarté est l'ennemi, l'illusion est à combattre : il faut que différents niveaux de présences se fassent entendre, ou du moins que ce soit soulignée cette vérité selon laquelle la musique que l'on entend ne vient pas réellement de là où croit.
If I, beset by the spirits, campaign for a proper spectral music, it is for reconnect with a profund and radical alterity in which the subject is both fascinated and oppressed by the "elsewhere". This music already exists, here and there. It is not about the "hauntological" music as defined by Simon Reynolds, for whom it is more about cropping up the cultural unconsciousness in ourselves. Spirit music is rather the music primarily focused in phenomenon of incomplete or missing apparitions, of pointless resurgences. Sampling may be used as a tool, on condition that we removed any attempt to appear as an "eye-deceiving". Here clearness is the enemy and the illusion must be fought. Different levels of presence need to be heard, or at least, that this truth upon with the music that we are hearing doest not actually come from where we believe.

« Imperium III » de Curent 93, où les fantômes reviennent de partout – voix time stretchée à outrance, échos aléatoires de musiques anciennes : l'angoisse est totale.
Current 93 - Imperium III (Album "Imperium", 1987)

The Caretaker, dont le lien avec les esprits a dès le départ était posé par James Kirby (qui avait amorcé ce projet comme un hommage à The Shining). Le rendu est phénoménal : les spectres tentent de communiquer et échouent toujours par cycles de micro-apparitions informes et carrément flippantes.
The Caretaker - It's All Forgotten Now (Album "A Stairway To The Stars", 2002)

Un groupe français méconnu et pourtant absolument essentiel, Étant donnés, qui a par exemple collaboré avec Michael Gira, Alan Vega, Genesis P-Orridge et qui est également coupable des BO des films de Philippe Grandieux. Le morceau que je vous mets en écoute est une sorte de procession bizarre où les esprits sont invoqués et disent n'importe quoi. « Un gibier, un gibier », s'écrie la foule fantôme avant que la violence se déchaîne, s'abatte sur elle pour la détruire. Je vous laisse imaginer d'où vient cette scène, mais en tout cas on comprend bien pourquoi ces morts-là ne reposent pas en paix.
Etant Donnés - Part I (Album "Wonderland│1", 2001)

1 comment:

  1. gregbaba@free.fr13 April 2012 at 20:22

    Manifeste pour la musique ghostique. Il y a déjà dans le processus de création musicale maints fantômes qui veulent imposer leur loi et on est là à essayer de les convaincre de ne pas trop nous envahir, de les remettre à leur place. Mais quoiqu'on fasse, ils seront toujours là. Ils veulent leur part. A nous de leur donner les offrandes appropriées pour qu'ils nous laissent vivre. C'est pas les thaïs qui me contrediront.

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