vendredi 5 mars 2010

Photo : Santiago Mostyn

Urban Loneliness 

On ne se sent jamais aussi seul que dans la foule. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours été fasciné par le rapport ville/individu, et notamment à ce sentiment curieux d'isolement dans un espace aussi concentré. Ces villes qui tendent autant à être le fruit du rationalisme fonctionnel humain, traduisent quelque chose de plus intime en réalité : le besoin de confinement. On se serre les uns contre les autres, même si c'est pour y sacrifier des bouts de ciels, vaut mieux être ensemble dans les ténèbres que seul dans la lumière, pensera-t-on.

One never feels as lonely as in the crowd. That's why I've always been fascinated by the individual/city relation, and especially by this strange feeling of isolation in such a concentrated space. Those cities, so commonly portrayed as the result of the human functionalist rationalism, would rather be the outcome of a greater purpose, more intimate : the need for confinement. We all huddle together, no matter the sacrifice of a piece of sky, better bound together in darkness than lonely in the light.



Thomas de Quincey, illustre vagabond solitaire et fauché, décrit assez bien ce sentiment dans cette cité froide qu'il parcourait : "it cannot be denied that the outside air and framework of London society is harsh, cruel, and repulsive" (in Confessions of an English Opium-Eater, p. 25). Sans aller jusqu'à acclamer l'agoraphobie, soulignons néanmoins le charme de cette solitude si moderne, si paradoxale.

Illustrious vagrant Thomas de Quincey, solitary and pennyless, described pretty well the bleak city he went all over : "it cannot be denied that the outside air and framework of London society is harsh, cruel, and repulsive" (in Confessions of an English Opium-Eater, p. 25). Even though we do not cheer agoraphobia, let's nevertheless emphasize that this loneliness, so modern and so paradoxical, has its charm.

Giuseppe Verdi - Nabucco : Recitativo e Preghiera: Veni, o Levita! Il santo codice reca! (interprété par le Philharmonia Orchestra & Ambrosian Opera Chorus)(Album "Nabucco", 1978)

Merci à Khaled pour la correction de ma très piètre traduction.

4 comments:

  1. Petit florilège, sur la ville, le groupe et l'individu, que m'évoque directement ou indirectement ta prose :
    "
    "Day turns to night eventually but it's a matter of light and darkness, it's not time passing, mortal time. There's none of the usual terror [...]

    The usual terror. What's the usual terror ? [...]

    Doesn't happen here, the minute-to-minute reckoning, the thing i fell in cities."

    It's all embedded, the hours and minutes, words and numbers everywhere, he said, train stations, bus routes, taxi meters, surveillance cameras. It's all about time, dimwit time, inferior time, people checking watches and other devices, other reminders. This is time draining out of our lives. Cities were built to measure time, to remove time from nature. There's and endless counting down, he said. When you strip away all the surfaces, when you see into it, what's left is terror. This is the thing that literature was meant to cure. The epic poem, the bedtime story"

    Don DeLillo, dans son dernier roman Point Omega.


    On ne peut mieux prendre conscience de son individualité que dans la solitude. Et où mieux la retrouver, paradoxalement comme tu dis, que dans les villes ?

    La "terreur" des villes, pour trop de gens, vient sûrement aussi de cette solitude, inattendue au milieu de l'essaim.

    Je vois un parallèle discret entre ceux qui sont incapables de se retrouver seuls et ceux qui ne peuvent apprécier un peu de silence. Ces deux peurs sont jointes. Ou plutôt : la seconde est une application de la première.

    Pas d'authentique musique quand on méprise le silence. Pas de vraie création quand on méprise la solitude.

    Et entre la création et la solitude, il y a l'individu que cette dernière éveille. C'est la tête en liberté, que l'homme crée, loin du vacarme des autres.
    Les shootés du groupe et autres dépendants ne pourront comprendre. Il y a une malédiction dans cette dépendance, ce besoin outrageant d'être lié. Cette bride a bien trop souvent moisie en ces dérapages de la meute que l'on ne connaît que trop bien.

    ReplyDelete
  2. « We’re a crowd, a swarm. We think in groups, travel in armies. Armies carry the gene for self-destruction. One bomb is never enough. The blur of technology, this is where the oracles plot their wars. Because now comes the introversion. The Omega point. A leap out of our biology. Ask yourself this question. Do we have to be human forever? Consciousness is exhausted. Back now to inorganic matter. This is what we want. We want to be stones in a field”
    DeLillo encore.
    Mais je laisserai conclure Saint John Steinbeck, qui nous éclate tous encore et pour longtemps, avec son prophétique verbe de feu laissé à l’Est d’Eden.
    Il arrive parfois qu'une sorte de grâce embrase l'esprit. C'est un phénomène assez répandu.
    […]
    Le corps entier s'étire et bâille de plaisir, le cerveau s'illumine et le monde entier resplendit devant les yeux. L'homme peut avoir vécu une vie grise dans un domaine de temps obscures et d'arbres noirs, les évènements les plus importants ont pu passer, alignés, anonymes, et dépourvus de couleur, cela ne compte pas. Car à la minute de la grâce, soudain le chant d'un criquet enchante l'oreille, l'odeur de la terre charme les narines et la lumière tamisée par un arbre régénère l'œil. Alors l'homme devient source et il est intarissable. Peut-être la place qu'il tient dans le monde peut-elle être mesurée par la qualité et le nombre de ses embrasements. C'est une fonction individuelle, mais elle nous unit à la collectivité. Elle est mère de toute création et elle définit l'homme par rapport aux autres hommes.

    Je ne sais pas ce que nous réservent les années à venir. De monstrueux changements se préparent, des forces dessinent un futur dont nous ne connaissons pas le visage. Certaines d'entre elles nous semblent dangereuses parce qu'elles tendent à éliminer ce que nous tenons pour bon. Il est vrai que deux hommes réunis soulèvent un poids plus aisément qu'un homme seul. Une équipe peut fabriquer des automobiles plus rapidement et mieux qu'un homme seul. Et le pain qui sort d'une fabrique est mois cher et de qualité plus uniforme que celui de l'artisan. Lorsque notre nourriture, nos vêtements, nos toits ne seront plus que le fruit exclusif de la production standardisée, ce sera le tour de notre pensée. Toute idée non conforme au gabarit devra être éliminée. La production collective ou de masse est entrée dans notre vie économique, politique et même religieuse, à tel point que certaines nations ont substitué l'idée de collectivité à celle de Dieu. Il est trop tôt. Là est le danger. La tension est grande. Le monde va vers son point de rupture. Les hommes sont inquiets.

    […]
    Notre espèce est la seul créatrice et elle ne dispose que d'une seul faculté créatrice: l'esprit individuel de l'homme. Deux hommes n'ont jamais rien créé. Il n'existe pas de collaboration efficace en musique, en poésie, en mathématiques, en philosophie. C'est seulement après qu'à eu lieu le miracle de la création que le groupe peut l'exploiter. Le groupe n'invente jamais rien. le bien le plus précieux est le cerveau isolé de l'homme.

    Or, aujourd'hui, le concept du groupe entouré de ses gendarmes entame une guerre d'extermination contre ce bien précieux: le cerveau de l'homme. En le méprisant, en l'affamant, en le réprimant, en le canalisant, en l'écrasant sous les coups de marteau de la vie moderne, on traque, on condamne, on émousse, on drogue l'esprit libre et vagabond.
    […]
    Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d'éliminer la liberté de l'esprit, car c'est elle seule qui, par l'analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrais pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas. Si la grâce ne peut plus embraser l'homme, nous sommes perdus. »
    A l’Est d’Eden, J. Steinbeck, 1952.

    ReplyDelete
  3. désolé, la citation de Steinbeck je l'ai retrouvé sur internet et fait CC, il y a des fautes abominables

    ReplyDelete
  4. Nighthawks: http://irwinbartlet.files.wordpress.com/2009/11/hopper-nighthawks.jpg

    ReplyDelete