mercredi 28 octobre 2009

Photo : Alexander Binder

L'attente fût insoutenable. Mais une belle matinée d'automne a eu raison de ma trépignante impatience, j'ai reçu ce jour-là l'ébauche d'article que j'avais commandé à Sébastien Justum.

Sans trop d'emphases sur ses nombreuses qualités, Sébastien fait partie de ces personnes dont la curiosité ne connait pas ou peu de limites. Et j'imagine que, pour lui, le problème fut alors de choisir un sujet... Mais dans cette profusion "cacophonique" de thèmes, il s'est très intelligemment arrêté sur un phénomène tout à fait actuel : la Mort du Silence. C'est donc avec l'élégante fougue qu'on peut lui connaître, qu'il nous parachève un très bel article, aux accents de manifeste, sur la tyrannie des sons, ou plutôt, devrais-je dire, sur la tyrannie du Bruit :

"On connaît la chanson. Désormais, endossons la tunique du Diable et célébrons la Haine de la Musique et l'avènement du Silence contre l'Empire du Bruit.

Dans son essai publié en 1996 "La Haine de la Musique", Pascal Quignard écrivit: « Pour écouter de la musique écrite, il fallait attendre le dimanche, lors de la grande messe. Le dos de l'auditeur frissonnait tout à coup. Ce qui était rareté est devenu bien plus qu'une fréquence. Ce qui était le plus extraordinaire est devenu un siège qui assaille sans finir la ville comme la campagne. Les hommes sont devenus les assaillis de la musique, les assiégés de la musique (...) Quand la musique était rare, sa convocation était bouleversante comme sa séduction vertigineuse. Quand la convocation est incessante, la musique devient repoussante, et c'est le silence qui vient héler et devient solennel. Le silence est devenu le vertige moderne ».

Le silence est le grand luxe, la note bleue de ce siècle vociférant, le musicien le plus parlant, le plus éloquent. Des litanies écrasantes d'Arvo Pärt ou d'Henryk Gorecki aux pop-songs étirées, distendues des islandais de Sigur Rós, de Mark Hollis, le silence est d'or. Brian Eno, avec ses séries de musiques fonctionnelles (dont le magnifique Music for Airports), avait anticipé cette dictature de la musique, gougnafière sans manières qu'on impose partout, qui s'invite et s'immisce dans la moindre fente -même dans les toilettes, dérisoire et maigre refuge fermé à double-tour contre la société-. Eno, donc, prévoyait une musique à la fois voluptueuse et volatile, qui refusait l'abrutissement imbécile du rythme.

Comme il existe des commandos d'activistes défigurant les publicités ou éteignant malicieusement les néons des commerces, gagnons en treillis et cagoules le droit au silence, le droit au choix de notre BO: ceci est un appel à l'éradication des sonos.
Fin du bruit, retour à une musique originelle, infinie mais mutique.

Une société hébétée mais silencieuse est à portée de nos tenailles."

Sebastien Justum


- John Cage - 4'33 (In Three Parts: 0'30"/ 2'23"/ 1'40") (album "John Cage", 1974)

- Arvö Prat - Cantus In Memory of Benjamin Britten (album "Tabula Rasa", 1980)
- Arvö Prat - Summa (album "Arbos", 1987)

- Henryk Gorecki - Symphony No. 3 "Sorrowful Songs" - Lento e Largo II (1992)

- Brian Eno - 1-2 (album "Ambient 1 : Music for Airports", 1978)
- Harold Budd & Brian Eno - the Plateaux of Mirror (album "Ambient 2 : The Plateaux of Mirror", 1980)
- Harold Budd & Brian Eno - Failing Lights
(album "Ambient 2 : The Plateaux of Mirror", 1980)

-
Sunn O)))/Boris - Akuma No Kuma (album "Altar", 2006)
- Sigur Rós - Svefn-G-Englar (EP "Svefn-G-Englar", 1999)
- Mark Hollis - The Color Of Spring (album "Mark Hollis", 1998)

3 comments:

  1. Une société qu'elle soit silencieuse ou bruyante,au fond l'important c'est qu'elle soit hébétée après tout...

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  2. On veut du silence sinon à quoi bon la musique ?
    Ce qui importe c'est d'avoir le choix et là, comme pour tout le reste il n'y a qu'un choix factice, piégé, qui évacue l'épreuve du choix.
    Reste ou la fuite - mais jusqu'à quel point ? - ou - comme le préconise Sébastien - le passage à l'offensive, avec les risques concomitants.

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